A Beyrouth, le réveil citoyen

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Par Benjamin Barthe (Beyrouth, correspondant

Une marée de drapeaux rouge et blanc a envahi samedi 29 août la place des Martyrs, dans le centre de Beyrouth. Plusieurs dizaines de milliers de Libanais, venus de tout le pays, de confessions et d’origines sociales variées, ont crié leur dégoût d’un système politique, tellement paralysé et vicié de l’intérieur, qu’il semble être en phase terminale.

Organisé par le collectif « Tala’at Rihatkum » (« Vous puez » en arabe), en réaction à la crise du ramassage des ordures qui empoisonne la vie des Beyrouthins depuis un mois, l’évènement a fait siffler les oreilles de la classe dirigeante libanaise, jugée très largement corrompue et incompétente. Au pied des minarets élancés de la mosquée Mohamed Al-Amin, la pancarte d’un jeune manifestant à l’effigie de Mia Khalifa, une star du porno américain, de nationalité libanaise, résumait l’opinion générale : « Cette petite dame fait un travail plus honorable que vous », clamait l’écriteau.

« Ce sursaut citoyen donne de l’espoir »

La capitale du Liban n’avait pas connu de rassemblement aussi important depuis la méga-manifestation du 14 mars 2005, au lendemain de l’assassinat de Rafik Hariri, pour réclamer le départ des troupes d’occupation syriennes. Si l’affluence enregistrée reste évidemment modeste par rapport aux centaines de milliers de Libanais qui s’étaient mobilisés en ce jour historique, la force de la manifestation de samedi tient au fait qu’elle répondait à un appel de la société civile et non de partis politiques, comme c’est généralement le cas au Liban.

« C’est la première fois depuis des décennies que nous descendons dans la rue, en masse et de notre propre initiative, s’enthousiasme Léa, une jeune designer graphique, aux boucles brunes. Ce sursaut citoyen donne de l’espoir ». « Toutes les confessions sont représentées, renchérit Hadi, un étudiant en finances publiques, alors qu’en 2005, pour Hariri, les chiites comme moi étaient restées majoritairement à l’écart ».

L’autre réussite des organisateurs, décriés par une partie de la presse, pour les violences qui ont émaillé les précédentes manifestations, réside dans le fait que ce nouveau rassemblement, quoique plus massif, s’est déroulé dans le calme, hormis quelques heurts sans gravité à la fin. Instruits par leurs déboires passés, les militants de « Vous puez » avaient recruté 500 volontaires pour assurer le service d’ordre, en concertation avec la police anti-émeutes.

« On est venu parce qu’on a compris que cette manifestation serait mieux organisée », raconte Alya, une étudiante chiite, le visage voilé, qui passe en revue ses doléances : « Le chômage, la corruption, le rationnement de l’eau et de l’électricité, le clientélisme… La liste n’en finit pas. Rendez-vous compte : depuis la fin de la guerre civile [en 1990], nos dirigeants n’ont toujours pas été fichus de nous fournir 24 heures de courant chaque jour. A croire que nous habitons la Somalie. »

L’abolition du confessionnalisme revient comme un leitmotiv

La solution selon elle : mettre à bas le système confessionnel, héritage du mandat français et de l’accord de paix de Taëf, à la fin de la guerre civile, qui répartit les postes au sein des institutions sur une base communautaire. La principale disposition est celle qui attribue aux maronites la présidence de la République, aux sunnites, la fonction de premier ministre et aux chiites, la présidence du Parlement. Au sein du Parlement, 50 % des sièges sont réservés aux chrétiens et 50 % aux musulmans. « C’est comme un gros gateau que nos leaders se partagent. Ca me dégoûte. Moi en tant que chiite, je veux pouvoir voter pour un chrétien ou un sunnite s’il est compétent. On veut un régime laïc ».

Dans les propos de la plupart des manifestants, l’abolition du confessionnalisme revient comme un leitmotiv. Originaires d’un village chiite du sud-Liban, Hadi et ses amis, qui déambulent parmi la foule sur la place Riad Al-Solh, en face des bureaux du premier ministre, connaissent les travers de ce système par cœur. « Les gens de notre village sont soit Hezb [le Hezbollah dirigé par Hassan Nasrallah], soit Harakat [le parti Amal, de Nabih Berri]. Ils suivent l’un ou l’autre par tradition familiale, sans discuter. Personne ne veut réaliser qu’ils se font voler par Berri. » Membre de cette petite bande, Hussein, 24 ans, le visage mangé par une énorme barbe noire, s’apprête à partir à Paris pour suivre un master en sciences optiques. « Mais je ne reviendrai pas au Liban après. J’irai à Abidjan. Ici, tu ne peux simplement pas vivre. Les 128 voleurs du Parlement nous prennent tout ».

« C’est le royaume du piston »

Dans une ruelle adjacente, à l’abri de la sono qui hurle « Horeyya » (Liberté) et « Thawra » (Révolution), un groupe de femmes fument le narguilé, attablées à un café. Elles viennent du Kesrouan, une région montagneuse au nord de Beyrouth. « Nous sommes de fières chrétiennes, dit Dolly, la quarantaine, en fuseau noir et basket. Mais ce système confessionnel, nous n’en voulons plus. C’est le royaume de la wasta (piston). Si tu as des relations haut placées, tu fais ce que veux. Si tu n’en as pas, tu galères. Pourquoi ne pas voter pour un non-chrétien, s’il est sérieux ? » Son amie Jihan, le brushing impeccable, approuve. « Je n’ai pas d’eau, pas d’électricité, pas de collecte des ordures, pas de sécurité sociale et même pas de mec », dit-elle en déclenchant un fou rire général.

En début de soirée, alors que la place des Martyrs commence à se vider, les mutins de « Vous puez » détaillent leurs exigences : démission du ministre de l’environnement Mohammad Machnouk, transfert de la collecte des déchets aux municipalités, jugement des responsables des violences du week-end dernier, dont le ministre de l’intérieur Nouhad Machnouk, et tenue d’élections législatives et présidentielles. « Nous donnons au gouvernement 72 heures. Mardi soir, si nos demandes ne sont pas satisfaites, nous irons vers l’escalade », affirme à la foule un des organisateurs, sans dire à quoi il fait allusion.

Un peu plus haut, dans un café d’Achrafieh, le quartier chic de Beyrouth, des clients suivent les derniers feux de la manifestation sur un écran de télévision. « La plupart des chefs de partis sont en place depuis plus de trente ans, dit un homme qui sirote un verre de martini. Ce sont d’anciens seigneurs de la guerre. Ils ont tué pour arriver là où ils sont aujourd’hui. Ils ne se laisseront pas faire ».

Le Monde

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A Beyrouth, le réveil citoyen

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